Agilité

Pourquoi “commencer” est gratifiant et “finir” est difficile (et comment le tableau te reprogramme)

Je vais te décrire une scène.
Tu vas la reconnaître.

Tu ouvres ton outil de tickets (ou ton tableau).
Il y a 42 cartes “À faire”.
17 cartes “En cours” (oui, 17).
Et 3 cartes “Terminé” qui datent d’il y a… longtemps.

Et pourtant, tu bosses. Tu bosses fort.
Tu passes tes journées à faire des choses.
Tu réponds à des messages, tu prends des calls, tu avances “un peu” sur plusieurs sujets.

Mais le soir, tu as cette sensation bizarre :
j’ai commencé plein de trucs… et je n’ai rien fini.

Bienvenue dans le piège le plus humain du monde :
commencer est gratifiant. Finir est ingrat.

Et c’est précisément pour ça que le Kanban (ou juste un tableau bien pensé) peut te “reprogrammer”.

Le shoot de dopamine du démarrage

“Commencer”, c’est une promesse.

Quand tu démarres une tâche :

  • tu sens l’énergie du neuf,
  • tu vois une solution facile dans ta tête,
  • tu as l’impression d’être efficace,
  • tu ressens un contrôle.

Même si tu n’as encore rien livré.

Le cerveau adore ça.
Parce que commencer, c’est réduire l’angoisse.

Tu fais un petit geste (ouvrir un ticket, créer une branche, envoyer un mail, rédiger un plan), et ton cerveau dit :

“Ok, on y est. On gère.”

C’est le même mécanisme que :

  • acheter un livre de sport au lieu de faire du sport,
  • ranger ton bureau au lieu d’écrire le rapport,
  • créer une “todo list” au lieu d’attaquer la tâche pénible.

Ce n’est pas de la paresse.
C’est une stratégie de survie du cerveau : chercher une récompense rapide.

Pourquoi finir est difficile (et souvent invisible)

Finir, c’est sale.

Finir, ce n’est pas “j’ai presque fini”.
Finir, c’est :

  • tester,
  • corriger,
  • documenter,
  • faire valider,
  • déployer,
  • communiquer,
  • gérer le “ah au fait, dans ce cas-là ça fait quoi ?”
  • et parfois revenir sur ce que tu croyais terminé.

Finir, c’est se heurter au réel.
Et le réel… n’a pas de bouton “next”.

Le cerveau déteste ça parce que :

  • il n’y a pas de nouveauté (donc moins de dopamine),
  • il y a de l’incertitude,
  • il y a du risque (bug, critique, retour utilisateur),
  • il y a du social (validation, confrontation).

Et surtout : finir te rend jugeable.

Quand tu commences, tu es plein de potentiel.
Quand tu finis, tu exposes un résultat.

Et un résultat peut être :

  • imparfait,
  • critiqué,
  • comparé,
  • rejeté.

Donc une partie de toi préfère rester dans le confortable : le démarrage permanent.

Le système qui détruit tout : le multi-“en cours”

Le vrai ennemi, ce n’est pas le manque de motivation.

C’est le WIPWIPle nombre d’éléments actuellement en cours dans ton système (ton board).En Kanban, le WIP est une variable de contrôle : on le limite volontairement. infini (Work In ProgressWIPle nombre d’éléments actuellement en cours dans ton système (ton board).En Kanban, le WIP est une variable de contrôle : on le limite volontairement.).

Quand tout est commencé :

  • tout avance lentement,
  • les délais explosent,
  • les priorités deviennent floues,
  • et ton cerveau a une excuse permanente :
    “je suis sur plein de sujets”.

Le multi-en-cours crée une illusion de productivité.

En réalité, tu fabriques :

  • des context switches,
  • des attentes,
  • des retours en arrière,
  • et des tâches qui vieillissent jusqu’à devenir des cadavres.

Tu sais, ces cartes qui sont “en cours” depuis 2 mois, mais que plus personne n’ose toucher.

Le tableau Kanban : pas un outil d’organisation… un outil de comportement

Un tableau n’est pas juste un endroit où mettre des post-its.

Un tableau est un miroir.

Et si tu le construis bien, il ne te dit pas :

“Tu as beaucoup à faire.”

Il te dit :

“Tu as trop commencé.”

Et c’est là que la magie opère :
le tableau peut te reprogrammer, par design, en changeant ce qui est gratifiant.

Le hack : rendre le “fini” visible et le “commencé” douloureux

Ton cerveau suit la récompense.

Donc ton système doit :

  • récompenser le flux vers Terminé
  • punir gentiment le surplus d’En cours

Tu ne changes pas ta personnalité.
Tu changes l’environnement.
Et ton cerveau s’adapte.

La règle qui change une équipe (et un humain) : WIP limite

Tu veux un Kanban qui reprogramme ?
Pose une règle simple :

“On ne commence rien si le WIPWIPle nombre d’éléments actuellement en cours dans ton système (ton board).En Kanban, le WIP est une variable de contrôle : on le limite volontairement. est plein.”

Exemple concret :

  • “En cours” WIPWIPle nombre d’éléments actuellement en cours dans ton système (ton board).En Kanban, le WIP est une variable de contrôle : on le limite volontairement. = 3 pour une personne solo
  • ou WIPWIPle nombre d’éléments actuellement en cours dans ton système (ton board).En Kanban, le WIP est une variable de contrôle : on le limite volontairement. = nombre de personnes (voire moins) pour une équipe

Ça va faire mal au début.
Parce que tu vas découvrir un truc :

le goulet, ce n’est pas l’envie de faire.
c’est la capacité à terminer.

Et d’un coup, ton travail devient :

  • moins glamour,
  • plus efficace.

Tu passes plus de temps à :

  • tester,
  • finaliser,
  • clarifier,
  • livrer.

Et moins de temps à démarrer des trucs brillants.

“Finish-first” : la politique qui calme tout

Quand le WIPWIPle nombre d’éléments actuellement en cours dans ton système (ton board).En Kanban, le WIP est une variable de contrôle : on le limite volontairement. est limité, tu dois choisir :
quoi faire maintenant ?

C’est là qu’intervient une politique ultra simple :

“On finit avant de commencer.”

Ça veut dire :

  • si une carte est bloquée, on débloque
  • si une carte attend une validation, on relance
  • si une carte manque d’info, on clarifie
  • si une carte a besoin de test, on teste
  • si une carte a besoin de merge, on merge

On ne “travaille pas”.
On fait avancer une carte vers “Terminé”.

Cette approche a un effet immédiat :

  • moins de dispersion,
  • plus de livraison,
  • moins de stress.

Parce qu’un système qui termine souvent est un système qui respire.

Exemple : Dev (le classique)

Commencer : créer une branche, coder 70%, pousser un commit.
Dopamine.

Finir : tests, edge cases, revue, CI rouge, refacto, release notes, déploiement.
Silence radio.

Avec un tableau + WIPWIPle nombre d’éléments actuellement en cours dans ton système (ton board).En Kanban, le WIP est une variable de contrôle : on le limite volontairement. limité :

  • tu “sens” l’accumulation en “En cours”
  • tu te forces à faire le dernier 20%… qui prend 80% du temps
  • tu livres plus souvent, donc feedback plus tôt

Exemple : Support (le piège du “je réponds vite”)

Commencer : répondre “je regarde” à 15 tickets.
Les gens sont contents… 5 minutes.

Finir : résoudre vraiment, documenter, clôturer, et éviter la réouverture.
C’est moins visible, mais c’est là que la charge baisse.

Un tableau reprogramme le support quand :

  • “Répondu” n’est pas “Fini”
  • “En attente client” est visible
  • et le WIPWIPle nombre d’éléments actuellement en cours dans ton système (ton board).En Kanban, le WIP est une variable de contrôle : on le limite volontairement. empêche d’avoir 30 tickets “en cours”

Exemple : Administratif (où rien ne “se finit” jamais)

Commencer : ouvrir un dossier, créer un doc, lancer un mail.
Finir : obtenir la signature, archiver, mettre à jour le suivi, prévenir les concernés.

Le tableau aide énormément ici si tu ajoutes une colonne :

  • “En attente” (signature, validation, retour)

Parce que beaucoup de tâches admin ne sont pas bloquées par le travail…
mais par l’attente.

Exemple : Contenu (ton cas, blog & produit)

Commencer : trouver une idée, écrire une intro, faire un plan.
Finir : relire, couper, illustrer, SEO, publier, partager, répondre aux commentaires.

Sans tableau, tu empiles des “drafts”.
Avec tableau, tu transformes “draft” en état transitoire, pas en cimetière.

Le secret : la colonne “Terminé” doit être un trophée, pas un débarras

Si ton “Terminé” n’est pas satisfaisant visuellement, tu rates un levier.

Ton cerveau doit voir :

  • des cartes qui arrivent
  • régulièrement
  • et rester là un moment (avant archivage)

Ça crée une récompense tangible : la preuve que tu livres.

Tu peux même avoir :

  • “Terminé (cette semaine)”
  • et un archivage auto ensuite

Kanban, c’est aussi de la psychologie appliquée.

La dernière pièce : définir “Terminé” (vraiment)

Le gros mensonge des équipes, c’est le “c’est fini”.

Non. C’est “presque fini”.

Donc écris une Definition of DoneDefinition of Doneconditions explicites pour considérer un item terminé.Ex : tests passés, PR mergée, doc mise à jour, déployé, validé… simple, adaptée à ton contexte.

Exemple pour un dev :

  • tests passés
  • PR mergée
  • déployé en prod
  • monitoring OK
  • note de release / communication faite

Exemple pour un article :

  • relu
  • SEO rempli (title, meta, slug, Hn)
  • image mise en avant
  • publié
  • partage LinkedIn programmé

Si “Terminé” est flou, ton cerveau négocie.
Et il négocie toujours pour rester dans le confortable.

Comment le tableau te reprogramme (en 7 jours)

Tu veux le test simple, concret, sans théorie ? Fais ça.

Jour 1 : mets une colonne “En cours” et mets un WIPWIPle nombre d’éléments actuellement en cours dans ton système (ton board).En Kanban, le WIP est une variable de contrôle : on le limite volontairement. (3 si tu es solo).
Jour 2 : arrête de commencer. Fais passer 1 carte en “Terminé”.
Jour 3 : ajoute une colonne “En attente” (validation / client / review).
Jour 4 : écris ta “Definition of DoneDefinition of Doneconditions explicites pour considérer un item terminé.Ex : tests passés, PR mergée, doc mise à jour, déployé, validé…” en 5 lignes max.
Jour 5 : mets une règle : “finish-first”.
Jour 6 : mesure : combien de cartes terminées dans la semaine ?
Jour 7 : ajuste le WIPWIPle nombre d’éléments actuellement en cours dans ton système (ton board).En Kanban, le WIP est une variable de contrôle : on le limite volontairement. (souvent, baisse-le).

Tu vas découvrir un truc presque vexant :

tu n’avais pas un problème de productivité.
tu avais un problème de finition.

Et ça change tout.


Conclusion : l’efficacité, ce n’est pas avancer… c’est livrer

Commencer est gratifiant parce que c’est une promesse.
Finir est difficile parce que c’est un engagement.

Le tableau, lui, n’est pas là pour t’organiser.
Il est là pour te mettre en face de ton vrai comportement.

Et si tu le conçois bien, il fait un truc magnifique :

Il rend le “fini” gratifiant.
Et le “commencé” trop facile… impossible.

Donc la prochaine fois que tu as envie de créer une nouvelle carte, pose-toi une question simple :

Qu’est-ce que je peux finir, là, maintenant ?

C’est ça, la reprogrammation.

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